Écriture et grammaire inclusives : points de vue

Dans le cadre d’une mission de correctrice, j’ai relu fin d’année dernière un livre Blanc à destination des élus du Département de Loire-Atlantique pour le compte d’une agence de communication, qui appliquait l’écriture inclusive en recourant au point médian. C’était une première depuis que je relis des contenus rédactionnels.

Pour le département, qui se dit très attaché à promouvoir l’égalité des droits entre les femmes et les hommes, tous les écrits produits (magazines, nouveaux contenus en ligne…) sont en langue inclusive depuis fin 2018.

EN QUOI CONSISTE L’ÉCRITURE INCLUSIVE ?

Elle repose sur trois principes : accorder les fonctions, utiliser à la fois du féminin et du masculin quand on parle d’un groupe de personnes et préférer des termes neutres, comme les « droits humains » plutôt que « droits de l’homme ». Soit les recommandations 2, 3 et 7 du Haut conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes (HCE). Ce type de graphie se matérialise de plusieurs manières. Par exemple, en disant « elles et ils font du cinéma », plutôt que « ils font du cinéma », ou encore les Français·es sont divisé·e·s sur la question, plutôt que « Les Français sont divisés ».

Le langage et l’écriture inclusifs consistent à « inclure » le féminin dans la langue française là où, traditionnellement, le masculin « l’emporte » sur le féminin. L’idée est de revenir à une égalité d’approche.

Concrètement, cette écriture consiste à accorder les métiers, les fonctions : « madame le chef de bureau » deviendra « madame la cheffe de bureau » et « madame le maire », « madame la maire ». Par ailleurs, il s’agit d’utiliser le féminin et le masculin quand on s‘adresse aux deux genres : au lieu d’écrire « les électeurs », on écrira « les électeurs et les électrices », voire « les électeur·rice·s », en utilisant l’abréviation du « point médian ».

À l’occasion, on recourt donc au « point milieu » ou « point médian ». Ce point, situé à mi-hauteur de chaque lettre, et que l’on peut trouver en appuyant sur ALT et en tapant sur le clavier numérique 0183, permet d’englober le féminin et le masculin d’un mot : un·e artisan·e.

Ce « point milieu » devrait être plus facile à écrire en 2018 puisqu’il sera intégré dans le nouveau clavier d’ordinateur AZERTY. « Il est utilisé en langue catalane, et en occitan (gascon), qui sont des langues de France, indique l’Afnor. Il sera donc également disponible pour les formes abrégées de l’écriture inclusive (l’expression “citoyen·ne·s” n’étant que l’abréviation de “citoyennes et citoyens”). »

Autre outil se proposant de faciliter l’utilisation de l’écriture inclusive : le logiciel Word dont la dernière mise à jour propose une option « langage inclusif ».

L’ÉCRITURE INCLUSIVE EST-ELLE DÉJÀ APPLIQUÉE ?

Oui, différentes administrations en font déjà usage.

Le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCE) a édité, en novembre 2015, un « Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe ». Il formalise une démarche inclusive à l’écrit, à l’oral, dans les images, les vidéos, les colloques. Il a érigé dix recommandations, parmi lesquelles : « accorder les noms de métiers », « user du féminin et du masculin dans les messages adressés à tous et à toutes », parler « des femmes », plutôt que de « la femme », etc.

L’agence de communication Mots-Clés s’en est largement inspirée pour lancer un manuel d’écriture inclusive. En janvier 2017, elle a même organisé la première dictée de l’écriture inclusive avec Audrey Pulvar en maîtresse d’école.

Plus de 2 000 noms de métiers, titres, grades et fonctions sont répertoriés dans le guide Femme, j’écris ton nom.

Éliane Viennot, auteure de Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! a appliqué l’écriture inclusive à un article de presse.

La secrétaire d’État à l’égalité entre les femmes et les hommes l’utilise dans ses courriers.

L’éditeur Hatier a relancé le débat, en mars 2018, en publiant un ouvrage à destination des CE2, « Questionner le monde », en écriture inclusive.

Les pour estiment que la lutte pour l’égalité entre les hommes et les femmes passe aussi par la langue et l’écriture, que l’écriture inclusive a pour but de rétablir un équilibre, se veut une manière de lutter en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes. Mais les contre avancent d’autres arguments, notamment en s’appuyant sur ceux de l’Académie française, qui pose « une solennelle mise en garde à l’encontre de cette écriture qui aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité ».

LES FRANÇAIS·ES SONT DIVISÉ·E·S SUR LA QUESTION

Le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes rappelle que jusqu’au XVIIe siècle, tous les noms de métiers, fonctions et dignités exercés par des femmes étaient nommés au féminin, de même que tous les métiers, fonctions et dignités exercés par des hommes l’étaient au masculin.

En 1647, un membre de l’Académie française avance que « le masculin est plus noble que le féminin » pour justifier que la règle du masculin doit l’emporter sur le féminin. Un siècle plus tard, le professeur Nicolas Bossé estime, à son tour, que « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ».

Le Huffington Post a publié aujourd’hui une tribune de Raphaël Haddad, fondateur de l’agence Mots-Clés, docteur en Sciences de l’Information et de la Communication, qui expose plusieurs arguments en faveur de l’utilisation de l’écriture inclusive.

Ainsi, le masculin prévaut largement dans notre langage. Dès lors, pas étonnant qu’il prédomine aussi nettement socialement. La langue française témoigne et participe de la construction, de l’intériorisation et de la perpétuation d’inégalités et de stéréotypes de sexe.

Pour faire véritablement changer les mentalités, il faut donc agir sur ce par quoi elles se structurent: le langage. C’est donc par un travail sur le discours qu’il faut agir en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes. Cette approche a un nom : l’écriture inclusive.

Raphaël Haddad

À l’égard de l’ouvrage édité par Hatier, destiné au CE2, qui a adopté les conventions du Manuel d’écriture inclusive du Haut Conseil cité plus haut, Jacques Billard* formule les objections suivantes :

  • « Les enfants des écoles sont de plus en plus, sous couvert d’égalité, une masse de manœuvres pour des intérêts partisans particuliers et spécifiques.
  • « Pédagogiquement, l’écriture inclusive rend la lecture particulièrement difficile à un âge où beaucoup d’enfants lisent encore très mal et l’idée que c’est seulement une petite habitude à prendre ne vaut que pour les lecteurs confirmés et nullement pour les enfants qui apprennent à lire.

Elle rend la lecture à haute voix totalement chaotique. Exemple : l’élève doit deviner que « agriculteur·rice·s » se lit agriculteurs agricultrices et non « agriculteurrice ».

Elle embrouille l’orthographe. Prenant l’exemple « les artisan·e·s », l’enfant devra d’abord apprendre la fonction particulière du point médian qui fait que le « s » s’ajoute au masculin comme au féminin.

  • « Ce manuel, qui initie aux sciences et notamment à l’histoire avoue benoîtement avoir faussé les choses pour qu’il y ait parité (autant d’hommes que de femmes).
  • « Toutes les subtilités orthographiques (accord avec le substantif le plus proche) sont totalement hors de portée des élèves et l’effet de contribution « à une éducation à l’égalité entre tous » risque fort de n’être pas très visible.
  • « En revanche, le conflit avec la majorité des parents risque bien d’être frontal et l’exode vers l’enseignement privé relancé. ».

Selon lui, « au lieu d’introduire des écritures “disruptives”, on serait plus efficace d’expliquer que notre langue a une histoire, que le masculin ne l’emporte sur le féminin que dans la grammaire et que ce ne doit pas être le cas dans les domaines sociaux, que le genre neutre n’existe pas en français, qu’une pierre est de genre féminin, mais un caillou masculin ».

Dans le cadre d’une interview pour le Figaro, Alain Rey, le père du Petit Robert, juge ce système graphique inutile. Il y explique pourquoi son emploi est impossible en français et prédit sa mort prochaine.

Il estime que la décision du Premier ministre, Édouard Philippe, de bannir l’écriture inclusive des documents officiels, est raisonnable. « Car l’écriture inclusive est une réponse très partielle, qui est de nature à troubler les enfants alors même que ceux-ci ont du mal à maîtriser l’orthographe traditionnelle. »

Il convient que la langue est évidemment machiste, mais que ce n’est pas en ajoutant des points et des terminaisons féminines à tous les masculins que l’on va arranger les choses.

« Le masculin et le féminin dans la grammaire française ne sont pas liés à l’espèce humaine. Ils sont complètement arbitraires concernant les choses. On dit ainsi : un fauteuil, une chaise, etc. Idem concernant les noms d’animaux. »

« Vouloir injecter un débat sur l’égalité des sexes dans la langue est donc voué à l’échec. »

« Agir sur le féminin, dans les apparences, comme le fait l’écriture inclusive, c’est exactement la même chose que vouloir modifier les règles du pluriel en français. »

« L’écriture inclusive est une surréaction, certes compréhensive idéologiquement et moralement, mais inutile, ne serait-ce que parce qu’elle ne peut pas se représenter à l’oral. »

Comment donner davantage de visibilité au féminin dans la langue ?

Il serait, pour sa part, plus favorable à l’accord de proximité dans lequel on accorde au masculin ou au féminin suivant que le dernier mot est masculin ou féminin.

Il conclut, dans cette interview que la langue française ne bougera que par le consensus des francophones.

Alain Rey rejoint, en effet, la position de Frédéric Vitoux** qu’il faut d’abord s’occuper de la mentalité collective.

Le vrai combat féministe qu’il faut mener aujourd’hui ne se situe pas dans l’écriture inclusive.

Frédéric Vitoux

Dans un entretien pour le FIGAROVOX, Alain Bentolila***, estime quant à l’écriture inclusive que cette transformation forcée de la langue témoigne d’une inculture et n’améliorera en rien la cause des femmes.

Et quand les mots sont épicènes (c’est-à-dire que leur forme ne varie pas entre masculin et féminin), que le point sera utilisé alternativement en composant le mot comme suit : racine du mot + suffixe masculin + point + suffixe féminin – c’est-à-dire d’écrire « les sénateur.rice.s » plutôt que les « sénateurs », Bentolila y voit une complexité d’écriture et plus encore la difficulté d’accéder à une lecture fluide.

Lorsque l’on utilise un mode générique comme dans « un sénateur est élu par de grands électeurs » ou « les sénateurs sont élus… », Bentolila considère que l’on se fiche complètement de savoir combien il y a de mâles et de femelles dans l’ensemble ainsi désigné. C’est l’appartenance à un ensemble générique que l’on désigne et non sa composition.

« Tous les signes linguistiques sont donc arbitraires et tel est le statut du genre, catégorie de marques distribuées de façon largement aléatoire et qui n’ont que fort peu à voir avec le sexe. Le français possède en effet deux genres, l’un est dit masculin, l’autre est dit féminin. Il s’agit bien de marques genres et non pas d’indicateurs de sexe.

Il est absurde d’engager aujourd’hui une lutte des classes… grammaticales. »

Tout en ayant « conscience du caractère inadmissible de la discrimination sexuelle », qu’il est « absolument insupportable qu’elle sévisse encore aujourd’hui dans la vie politique, professionnelle ou familiale »« choisir le terrain linguistique pour mener cette bataille nécessaire en confondant règle arbitraire et symbole social c’est confondre les luttes sociales et le badinage de salon ».

Il exhorte « de ne pas se perdre dans une bataille contre des règles de grammaire qui n’ont jamais causé le moindre tort à la cause des femmes et dont les modifications non seulement ne changeront rien aux inégalités mais plus encore nous détourneront de l’action nécessaire ».

Le site du Projet Voltaire a présenté l’avis de ses experts sur la question.

Bruno Dewaele, champion du monde d’orthographe regrette que « la langue soit prise en otage par une cause, si juste soit-elle » et demande de ne pas la compliquer.

Marie-France Claerebout, relectrice et formatrice exprime que « Lutter contre toute forme de discrimination est un objectif certes louable, mais n’allons pas nous tromper de cible : la question de l’égalité entre femmes et hommes se pose dans bien des sociétés, indépendamment de la langue qui s’y parle et de la place respective des divers genres grammaticaux (féminin, masculin et neutre).

En français, faire l’amalgame entre le genre grammatical d’un nom et le genre de l’être vivant qu’il désigne serait pour le moins abusif ». Les arguments en faveur de l’écriture inclusive peinent à la convaincre.

Julien Soulié, professeur de français, ne se dit pas opposé, pour le moins se dit « favorable à l’écriture inclusive idéologiquement ». Selon lui, « on peut très bien lutter contre le sexisme et le harcèlement, revendiquer l’égalité salariale… et en même temps dire que cette égalité passe aussi par la langue ! ».

« Chaque langue est bien évidemment porteuse de bien plus que ce qu’elle dit ; chaque langue est une idéologie : à ce titre, l’omniprésence du masculin en dit long sur notre société… Quant à l’argument du masculin qui serait un « neutre par défaut » (le français, contrairement au latin, au grec ou à l’allemand ne possédant plus ce genre), il leur répond : « Pourquoi est-ce que, par défaut, ce devrait être forcément le masculin ? Après tout, la fameuse règle d’accord “le masculin l’emporte sur le féminin” est très récente (imposée par des académiciens… hommes !) et n’existait pas en latin ou en grec, où l’accord se faisait par proximité… » »

Cela dit, deux obstacles viennent l’empêcher d’adhérer complètement à l’écriture inclusive : « d’abord, son aspect lourd, peu pratique et peu lisible, qui risque de compliquer la tâche à des élèves déjà bien en peine avec l’apprentissage du français… D’autre part, l’injonction brutale qui en a été faite va à l’encontre d’un usage pluriséculaire… ».

Je rejoins le point de vue de l’agence Caillé Associés exposé dans son article de blog qu’en dehors du point médian, des alternatives se présentent comme l’utilisation d’un mot au féminin et au masculin (“nos collaborateurs et collaboratrices”) ou d’opter pour un vocabulaire épicène.

 

* Jacques Billard est agrégé et docteur en philosophie. Il a été inspecteur et professeur de l’Éducation nationale, directeur d’études à l’IUFM de Paris, maître de conférences à l’Université de Paris-I et à Sciences-Po. Ancien président de l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public, il a notamment été membre du Haut Conseil à l’Intégration.

** Frédéric Vitoux est un écrivain et critique littéraire français. Membre de l’Académie française, il s’est notamment illustré dans les domaines du roman, de la biographie, et de la critique littéraire et cinématographique.

*** Alain Bentolila est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages concernant notamment l’illettrisme des jeunes adultes et l’apprentissage de la lecture et du langage chez l’enfant, il est professeur à l’université Paris-Descartes. Il a publié récemment L’école contre la barbarie, First 2017.

Florence Augustine

Par Florence

Correctrice et rédactrice de débats, j’accompagne au quotidien les professionnels de l’édition, de la communication, les instances publiques comme privées pour valoriser leurs contenus et leurs échanges.

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